31.07.2009
WISH YOU WERE HERE (1975)
Je pourrais vous expliquer, avec des trémolos dans la voix, pourquoi ce disque est si important pour moi. Sorti un an après ma naissance, il a bercé ma vie, mon enfance, et plus encore. Il a sans doute été l’un des déclencheurs de ma passion pour la musique. Pas seulement celle de Pink Floyd, mais celle des grands espaces, celle des lenteurs, celle des sons épurés, et des constructions complexes. Je pourrais vous dire que ma mère mettait ce disque chaque fois qu’elle ne parvenait pas à me calmer et qu’instantanément, je cessais de pleurer, regardant le plafond pour chercher d’où provenaient ces sons qui me transportaient. Je pourrais vous raconter toutes les fois où j’ai écouté ce disque, dans le noir, un casque sur les oreilles, allongé sur ma moquette, me prenant alors pour un bout de chiffon rouge, virevoltant au milieu d’une campagne perdue.
Mais voilà, j’ai décidé de créer ce modeste endroit pour parler objectivement de cette passion qui m’anime malgré moi, et qui s’inscrit dans mes gènes chaque jour un peu plus. Car on peut parler du bon goût, de la modernité, et de toutes ces choses qui font que les Floyd sont au moins aussi détestés qu’ils sont aimés, mais lorsque quelque chose est ancrée en vous, il n’y a rien à faire pour s’en départir. D’ailleurs, faut-il encore en avoir la volonté. J’aime ce groupe, je le revendique, et je le vis plutôt bien. A cette époque, le groupe est un monstre. Les membres ont vendu des disques par milliers, et continuent encore. Ils remplissent des stades de fans qui ne viennent presque plus les écouter, mais déjà les voir. Il est maintenant très loin le temps des petits clubs enfumés qui sentaient bon l’underground. Après la folie Dark Side Of The Moon, le groupe prend une pause de six mois, où chacun va vaquer à des occupations parallèles. Gilmour découvre Bush (la chanteuse, pas le Président, bande de plaisantins !) et Mason produit l’album de Wyatt. Malgré tout, le groupe entre enfin en studio, mais cette fois, avec une pression qu’il n’avait jamais connu. Il faut maintenant vendre des disques. Beaucoup.
Les premières séances de Studio démarrèrent sans la moindre matière sonore. En effet, après Dark Side, le groupe n’avait plus la moindre chanson. Le groupe commença donc un travail de composition entièrement collectif, pour la première fois depuis Meddle, mais aussi pour la dernière fois. D’ailleurs, ils reprirent quelques temps l’idée de faire de la musique sans le moindre instrument, mais le projet fût rapidement abandonné devant l’ampleur de la tâche. De cette expérience où le groupe sciait du bois, plantait des haches, tirait des élastiques ou vidait des aérosols, le groupe ne retiendra rien ou presque. Le groupe manque alors de motivation, et chacun semble s’ennuyer ferme. Les membres jouent avec des verres remplis à différents niveaux, créant ainsi des harmonies en frottant les bords. Ce sera le début véritable de la session. D’ailleurs, ce procédé sera gardé jusqu’à l’enregistrement. Gilmour trouvera une phase de guitare mélancolique et douce qui lancera définitivement le premier morceau. Entre temps, le groupe repart en tournées, qu’il souhaite de plus en plus courtes, pour s’occuper des familles, mais aussi parce que la cohésion du groupe s’effrite de plus en plus. Les membres rôdent pourtant, comme à leur habitude, de nouveaux morceaux sur scène, dont certains trouveront leur place plus tard, sur Animals. Alternant scènes et studio, les membres fatiguent et peinent parfois à se supporter. Par ailleurs, un facteur aggravant fait alors son apparition : le partage des richesses. Dark Side Of The Moon engrange des bénéfices colossaux et chacun veut sa part du gâteau, mais dans la tête de chacun, la part à laquelle il a droit n’est pas forcément la même que celle du voisin. Ajoutés à cela des problèmes techniques liés aux grandeurs des scènes, rendant les concerts parfois inaudibles, et parfois catastrophiques, et des problèmes de solitude (en effet, les enregistrements multipistes sont certes pratiques, mais chaque musicien se retrouve seul dans une cabine face à son instrument…), l’ambiance devient chaque jour un peu plus morose.
Le thème de l’album va d’ailleurs s’imposer plus ou moins tout seul. Ce sera l’absence dans son ensemble.
« Shine On You Crazy Diamond » ouvre donc l’album. L’intro est construite avec des verres remplis d’eau, sur lesquels on a passé un doigt.

Ensuite, tout est mixé ensemble, en groupe d’accords sur un seize pistes de sorte que chaque manette de la console contrôle un accord. L’harmonica de verre reproduit cet effet à merveille, mais le groupe n’utilisera pas cet instrument. Gilmour entre alors en scène avec ce fameux solo de guitare, sans doute l’un des plus beaux du groupe, et porte littéralement le morceau à bout de bras. A l’époque, David Gilmour est sans doute le musicien le plus important du groupe. Omniprésent dans le jeu mais aussi dans le chant, il crée presque à lui seul le fameux « son Pink Floyd ». Bien sûr, le soutien de Rick Wright est des plus importants. Le morceau est initialement prévu pour durer toute une face, mais sera finalement scindé en deux parties. Ensuite, Gilmour crée une sorte de cassure qui amène la rythmique dans un riff un peu étrange rappelant le tintement d’une cloche. La batterie fait lentement son apparition et laisse enfin le morceau démarrer totalement. Gilmour amène un nouveau solo tout aussi brillant que le premier, puis c’est au tour de Wright de poser quelques notes, plus discrètes. La partie chant intervient enfin, et fait ouvertement référence une fois de plus à Syd Barrett. Il s’agit d’une des nombreuses interventions extérieures sur l’album. Un jour, Nick Mason croise un gros type chauve, avec l’air ahuri dans les couloirs du studio. Il demande à Gilmour de qui il s’agit qui lui répond qu’il s’agit de Syd Barrett. Méconnaissable et semblant avoir définitivement quitté le monde de la raison. Le groupe, ébahi par sa présence, lui passe la bande du morceau sur lequel il travaille, il s’agit alors de Shine On. Barrett trouve que ce qu’il entend sonne vieillissant… Plus tard, il discute avec Mason qui lui demande comment il va. « Cà va, j’ai un frigo, avec de la viande dedans, mais je suis obligé d’en racheter car elle n’arrête pas de moisir… ». Enfin, il demandera si quelqu’un peu le ramener. Barrett repart aussi étrangement qu’il est apparu. Son passage fantomatique laissera des traces sur l’album, notamment sur les paroles de Shine On, fortement influencées par son personnage énigmatique. La mélodie accrocheuse du morceau en fait l’une des plus belles réussites du disque même si le morceau aurait gagné en concision, notamment dans sa seconde partie. Le morceau se termine sur un solo de saxophone de Dick Parry, maintenant habitué du groupe, qui, en 2009, sonne un peu kitch. Pourtant, il amène une sorte de légèreté à un morceau magnifique mais empreint d’une morosité très appuyée. Le titre est marqué par la présence (au moins pendant l’enregistrement) des deux violonistes Menuhin et Grappelli. Grappelli accepta de jouer sur le titre, Menuhin préféra le regarder et l’écouter. A ce sujet, l’histoire propose deux théories, l’une affirmant que l’on entend Grappelli jouer sur Shine On You Crazy Diamond, l’autre qui suppose que les bandes sont restées dans les cartons. Qui croire ? A vrai dire, peu importe. Ce qui est sûre, c’est qu’il est difficile de dire, à l’oreille, s’il y a ou non un violon sur le titre.
« Welcome to the machine » démarre dans le souffle d’une brise, et d’un bruit de machine qui ressemble à un ascenseur. Un morceau dominé par les synthétiseurs et la guitare acoustique ou Mason n’intervient pas, et où le rôle de Waters est très diminué. D’ailleurs, outre les textes, qu’il écrit maintenant intégralement, et ce depuis l’expérience Dark Side of the Moon, Waters se fait discret sur cet album. Il chante très peu, et son jeu de basse est particulièrement transparent. Gilmour crie plus qu’il ne chante sur ce morceau volontairement agressif. C’est le titre qui a le plus mal vieilli, notamment à cause des sons de synthés particulièrement datés. Il se termine comme il a commencé, sur un bruit d’ascenseur qui s’ouvre sur une pièce avec une foule en train de discuter.
« Have a cigar » ouvre la seconde face avec un ton résolument rock. Un riff de guitare soutenu par la basse de Waters donne le ton, suivi de près par les synthés de Wright. A l’origine, Waters devait chanter ce titre, mais il connaît alors des problèmes de voix. En effet, ce n’est pas un secret, Waters a des capacités vocales limitées, et il ne parvient pas à tenir la note sur le titre. Quelqu’un suggère alors de demander la participation de Roy Harper, un ami du groupe, qui enregistre à côté. En secret, Waters espère que les autres insisteront pour qu’il chante, mais tout le monde est emballé par l’idée. Roy Harper accepte avec plaisir et se fond finalement très bien dans l’univers du Floyd avec une performance tout en force qui colle parfaitement à la rudesse du morceau et à l’âpreté du solo de guitare de Gilmour, décidemment très bavard sur ce disque.
La rumeur dit également que Grappelli chante sur la fin du morceau, mais même en tendant l’oreille…. Le titre fait directement référence aux gros pontes de l’industrie de disque et de leurs méthodes douteuses pour faire fonctionner un bizness! Le morceau se termine brutalement, comme si l’on changeait une station de radio, et la fin du titre est filtrée pour renforcer cette impression et pour glisser plus facilement sur le titre suivant.
« Wish you were here » qui donne son titre à l’album est sans conteste une grande réussite. Sans doute l’une des plus belles compositions de Gilmour. Ballade acoustique qui s’ouvre sur un gimmick limite folk, la chanson possède une mélodie qui s’incruste en quelques secondes dans votre oreille, et ne vous lâche plus. Une fois de plus, Waters fait référence à Barrett, même si la chanson peut être interprétée comme une chanson sur les relations amoureuses. Au fil du temps, ce titre s’est imposé comme étant un des classiques du groupe. Gilmour y chante magnifiquement bien, et chaque instrument trouve une place pertinente sans jamais prendre le dessus. Le fade out de fin ramène la brise qui annonce la seconde partie de « Shine on You Crazy Diamond ». Outre le fait d’avoir scindé le morceau en deux parties, la construction n’est pas sans rappeler Echoes, dans une certaine mesure. La seconde partie débute sur un rythme chaloupé et légèrement bluesy, et se transforme peu à peu en quelque chose d’un peu plus agressif avec le solo de guitare, doublé, voire triplé, qui semble vouloir pousser les murs pour exister. Le morceau retombe alors sur ses pattes en reprenant le thème central sur lequel on l’avait laissé lors de la première partie. Ensuite, après quelques secondes en suspens, le titre navigue sur quelques arpèges qui amènent une partie jazz rock qui, pour le coup, a un peu vieilli, encore une fois, à cause des sonorités utilisées. Malgré tout, l’ensemble s’écoute facilement, avec un brin de nostalgie, comme on regarde des photos d’une jeunesse passée en se disant « ah oui, c’est vrai qu’à l’époque, on portait çà…. ». Le final laisse enfin la place à Richard Wright qui pendant trois minutes et demi va enfin pouvoir s’exprimer seul ou presque. Des nappes de synthés s’entremêlent, soutenue par une batterie légère et un piano qui martèle les accords pour mieux marquer la rythmique. Cette partie n’est pas sans rappeler certains passages de son album solo « Wet Dreams » qui reprendra souvent ce schéma. C’est lui qui a le mot de la fin sur un disque marqué par une morosité et une mélancolie affichées. Le groupe va mal, il le sait. A l’époque, il est surtout concerné par des effets de scène toujours plus grandiloquents, comme le passage de deux avions « Spitfire » juste au dessus de la foule pendant un concert, ou une pyramide gonflable géante qui, un soir de tempête, finira écrasée sur le parking d’à côté. Le groupe est au bord de la rupture, et s’enlise de plus en plus dans une relation conflictuelle, ce qui ne sera pas sans effet sur leur musique à venir.

Le disque, sorti en 1975, connaît un bon succès et se place numéro un des ventes un peu partout. Bien entendu, ils n’en vendront pas 40 millions, mais Le Floyd est devenu une entreprise rentable en termes de ventes, cela suffit à faire le bonheur de leur maison de disques.
La première édition contenait une pochette avec le fameux foulard rouge, l’homme en flamme qui sert la main à un autre homme, l’homme qui plonge, puis qui nage dans le sable, ainsi que l’homme invisible qui tient un exemplaire bleu de l’album, et une carte postale. Le tout était emballé dans une pochette noire (uniquement pour la première édition), qu’il fallait découper pour ouvrir. Au milieu, un rond avec une poignée de mains de robots.
Il y a eu plusieurs éditions couleurs du disque, et plusieurs rééditions CD, reprenant la pochette noire, ou la pochette avec l’homme en flamme selon les éditions. Il faudra attendre le coffret « Oh by the way » pour retrouver la pochette en plastique noir d’origine. Cet album est sans doute le disque que j’ai le plus écouté dans ma vie, et encore aujourd’hui, malgré ses défauts, je l’aime toujours autant.
15:12 Publié dans Les albums des Pink Floyd | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : wish you were here