04.11.2009

ANIMALS (1977)

Notoirement connu pour posséder un solide sens de l’humour, le joyeux drille Waters a depuis longtemps pris les commandes du groupe. Insidieusement pour débuter, depuis Dark Side Of The Moon, et maintenant ouvertement. Installés dans leurs nouveaux studios, à Britannia Row, situés dans une ancienne église désaffectée et dont les peintures de rénovation sont encore fraîches, les membres du groupe s’ennuient, s’épient, se méfient. L’endroit est austère. Froid. A l’image de l’album à venir.

La plupart des chansons qui composent ce disque ont fait, par le passé, l’objet de discordes, notamment entre Gilmour et Waters. En effet, certaines d’entre elles, « Raving and Drooling » et « Gotta be crazy » auraient du figurer sur l’album précédent, faisant déjà parties du répertoire live du groupe, mais Waters en avait décidé autrement. Cette emprise de plus en plus flagrante commence à agacer les autres membres du groupe, et principalement Gilmour qui souhaite proposer ses propres compositions. En effet, Mason ne composant pas, et Wright ne proposant rien à l’époque, empêtré dans un divorce couteux et dans des gros problèmes liés à son addiction à la cocaïne, le duo Gilmour / Waters se battait bec et ongle pour exister au sein de la formation. 113898412.jpgLa couleur rose n’a jamais été aussi présente dans ce disque, le titre « Pigs », la pochette, avec ce cochon, et une édition du vinyle, en rose, renforceront cette teinte, et pourtant, il s’agit probablement d’un des disques les plus sombres du Pink Floyd. Le thème du disque est plutôt vaste, puisqu’on y croise des moutons conduits à l’abattoir, des cochons, des chiens, et tout ce beau monde est mis en parallèle avec la nouvelle société Thatcherienne, ou avec les idées ultra conservatrices de la protectrice de la morale bien pensante de l’époque, Mary Withehouse. N’oublions pas que nous sommes dans la période 76 / 77, soit l’explosion de l’ère Punk qui crache, outre sur les règles bien pensantes, sur la majorité des groupes, appelés à l’époque des dinosaures. A ce propos, une anecdote savoureuse veut que Johnny Rotten, arrivé dans les studios par hasard, portait fièrement un délicieux Tee-Shirt, sur lequel était écrit « I hate Pink Floyd », ce qui avait le mérite d’être clair. Celà n’empêcha pas Mason de produire l’album des Damned, plus par un concours de circonstances que par une volonté profonde des deux partis.

 

Pendant l’enregistrement, il devint évident, au vu des nouvelles parties de guitares toujours plus nombreuses, que Gilmour aurait besoin d’aide, au moins sur scène. Snony White fût choisi, sur les conseils avisés de Steve O’Rourke. Lorsqu’il entra dans le studio, lui qui n’avait jamais entendu la musique des Pink Floyd (comme est-ce possible ?), l’atmosphère était particulièrement tendue. Waters et Mason venaient d’effacer par erreur un solo de Gilmour dont il était assez fier. Gilmour et lui discutèrent quelques instants, White demanda s’il devait passer une audition, et Gilmour lui répondit froidement « Si tu es là, c’est que tu sais jouer, non ? ». Fin de l’audition. Plus tard Waters lui demanda poliment de jouer quelque chose (« puisque tu es là, montre nous ce que tu sais faire !), et White s’exécuta. Il créa un solo sur « Pigs on the wing », qui ne fût pas retenu lors du mixage final puisque le groupe décida de couper le morceau en deux, ouvrant et clôturant ainsi l’album.

Aussi étrange que cela puisse paraître, et malgré les nombreuses tensions, l’enregistrement du disque se déroula dans une bonne ambiance. Un esprit de groupe retrouvé, loin du cauchemardesque enregistrement de « Wish you… ». Mais, paradoxalement, c’est ce disque qui va sceller définitivement la discorde au sein du groupe, et notamment entre les deux leaders.

 

L’album débute dans la légèreté, avec « Pigs on the wing », chanson acoustique, basique et paisible. C’est une chanson d’amour, dédiée à la femme de Waters. On ne peut pas dire que cette chanson fasse partie des meilleures chansons du groupe, et se révèle même plutôt anecdotique, mais prise dans l’ensemble d’un album assez lourd à porter, elle s’avère agréable.

C’est « Dogs » qui mettra le feu aux poudres au sein du groupe. Morceau créé en 1973 que le groupe a déjà l’habitude de jouer sur scène sous une forme un peu différente, notamment au niveau des textes, il a été composé par Gilmour. 17 minutes de rock torturées, paradoxalement dominées par les guitares acoustiques qui ouvrent le titre. Si la mélodie n’est pas particulièrement fantastique, les arrangements, les solos et la structure du morceau sont eux assez intéressants. A l’époque, certaines critiques ont même avancé que le groupe revenait enfin aux expérimentations. Avec le recul, cette assertion apparaît un peu exagérée, car hormis le break au milieu du titre, atmosphérique, répétitif, qui effleure gentiment le Krautrock, et les expérimentations électroniques, le reste sonne plutôt rock. Bien plus que les dernières productions du groupe d’ailleurs. Animals est encore aujourd’hui considéré comme l’album « Hard-Rock » du groupe. Cette dénomination a tout pour faire sourire, mais à l’époque, c’était dit tout à fait sérieusement. Bref, pink_floyd_animals.jpgaprès un solo lumineux de Gilmour qui partage le chant avec son frère ennemi Waters, le morceau s’enfonce peu à peu, et se noie sous des nappes de claviers, alors que les aboiements d’un chien sont torturés, répétés, filtrés. Cette partie, aujourd’hui, sonne un peu datée et à tendance à traîner en longueur. Plus de concision aurait sans doute été souhaitable. Ensuite, le morceau reprend lentement le dessus pour retrouver la structure du début. L’album contient 5 titres, et les royalties d’un disque sont calculées en fonction du nombre de titres, et non pas en fonction de leur longueur. Du coup, bien que "Dogs" prenne pour ainsi dire la totalité de la première face, Gilmour n’est considéré que comme le compositeur d’un cinquième du disque, au lieu de la moitié. Waters prenant le reste à son compte. Si Mason et Wright n’y voient aucun inconvénient, et pour cause, Gilmour ne l’entend pas de cette oreille. Cette problématique enflera au fil des mois et sera, à terme, l’un des gros points de discorde entre les deux compositeurs.

La seconde face est, à mon sens, plus réussie. D’abord parce que les morceaux sont plus courts, et donc plus digestes, et ensuite parce qu’ils sont tout simplement meilleurs. Les mélodies sont nettement plus marquées et plus inventives, ce qui place une fois de plus Waters en tête des compositeurs du groupe.

« Pigs », son cri de cochon, son clavier et sa basse donnent tout de suite une tension plus rock au morceau, et si les compositions ne sont plus au niveau de l’époque « Meddle », elles sont plus efficaces que le précédent  « Dogs ». Mason se permet quelques fioritures aux percussions, et Gilmour, toutes guitares dehors, s’en donne à cœur joie. Seul Wright reste en retrait, sur un album qu’il n’aimait de toute façon pas. Le break allonge la sauce un peu inutilement, avec des effets un peu vains. Il ne faut pas se le cacher, on a parfois l’impression d’avoir affaire à du remplissage. A l’instar de « Dogs », une fois le break « expérimental » passé, le morceau repend les choses au même endroit, mais pour se terminer dans un solo de Gilmour particulièrement rageur, digne des meilleurs moments d’ « Echoes » ou de « One of these days ». Le meilleur moment du morceau et peut-être du disque. Le titre s’efface lentement dans un champ de moutons qui bêlent tranquillement.

Comme pour ne pas les perturber, Wright entame « Sheep » au clavier avec une douceur particulièrement atypique au sein de ce disque. Le second meilleur moment du disque, et, à titre plus personnel, le morceau que je préfère du disque. La seule véritable contribution de Wright au disque s’avère être un moment en apesanteur, calme et discret, à son image. On en vient presque à regretter l’arrivée discrète de la basse, puis de la batterie, dont une partie sera inversée sur bande, donnant l’impression que l’écho qui arrive habituellement après la frappe des fûts précède cette fois l’explosion. Le rythme du morceau, encore plus rock que le précédent, est nettement plus soutenu. Malheureusement, arrive un break, prévisible, qui casse à nouveau le rythme du disque. Presque plus inutile que sur les titres précédents, celui-ci n’est soutenu que par la basse et quelques claviers discrets. On y entend une voix filtrée par un vocoder et le troupeau de moutons reprend de la laine de la bête. Rappelons qu’à ce moment de l’album, la société anglaise, pour ne pas dire mondiale, est comparée à un troupeau de moutons prêt à être décimé. Une fois de plus, Gilmour termine fort en soutenant une rythmique explosive qui accentue l’effet d’une fin apocalyptique.

« Pigs on the wing » termine le disque comme il l’avait commencé, une constante chez le Floyd depuis « Dark Side of the Moon » qui perdurera jusqu’à « The Final Cut ».

 

Le gros problème de ce disque, c’est l’effet monolithe. animals-yugoslavia-85.jpgLes trois chansons principales du disque sont bâties sur le même schéma, couplet, refrain, pont à rallonge, couplet, refrain. Et si la structure de « Dogs » diffère un peu, elle reste tout de même dans cette même mouvance. A l’arrivée, ce disque que j’aime vraiment beaucoup, mais sans doute parce qu’il a bercé mon enfance plus qu’autre chose, s’avère un peu austère. La pochette, particulièrement sordide, enfonce le clou de cette impression.

 

Alors que l’idée du cochon volant au dessus d’une usine fût adoptée par tous, et alors que l’on suggéra une simple incrustation, Waters en décida autrement. Il fit confectionner un véritable cochon géant gonflé à l’hélium. En prévision de la descente du cochon, on appela une poignée de tireurs d’élite pour shooter l’animal une fois le cliché effectué, mais celui-ci, le jour dit, refusa de se gonfler… Une journée passée, sans succès. On recommença donc l’expérience le lendemain. Cette fois, le cochon se gonfla sans difficulté. Mais, alors que l’on venait de prendre les clichés nécessaires, une rafale de vent bouscula le cochon, et le câble céda. Sauf que personne n’avait pensé à rappeler les tireurs… Et voilà donc le cochon qui s’envole dans les hauteurs et part vivre sa vie, loin des soucis des rayons de charcuterie. C’est un avion qui finalement le repérera quelques temps plus tard. Il finira par se dégonfler pour finir dans un champ à quelques dizaines de kilomètres. Anecdote somme toute amusante, pour un album sombre, mélancolique, et qui annonce une fin un peu terne. Car, même si les compositions sont majoritairement signées de la main de Waters, musicalement, l’album reste un album collectif où chacun a participé au processus d’enregistrement et de production. Ce sera la dernière fois.

 

L’album se vendit correctement, sans pour autant atteindre des chiffres de vente phénoménaux. Il connut différentes éditions. La plus connue reste cette édition en vinyle rose, pressée pour le marché français, qui resta, pendant longtemps, le marché le plus juteux pour le groupe. Il existe également d’autres éditions, dont un pressage bleu assez rare, ainsi qu’une version promo de l’album, rose également, cette fois, il s’agit de l’ensemble du disque qui se trouve être rose, pochette comprise.

 

Les stades, quant à eux, continuent de se remplir, la musique du Floyd étant jouée dans un brouhaha parfois difficile à supporter pour le groupe, ce qui ne sera pas sans poser problème pour la suite. Sur scène d’ailleurs, le Floyd est depuis longtemps une machine, technologiquement très haut point, parfaite techniquement, mais très peu passionnante. Pour peu que l’on soit un tant soit peu objectif, il faut bien admettre que l’on s’ennuie aux concerts du Floyd. Ils se contentent de jouer l’intégralité des deux derniers albums, avec deux extraits de Dark Side Of The Moon en guise de rappel, le tout étant joué à la note près. Bref, ils livrent régulièrement une photocopie froide de leur musique. Oubliées les improvisations, oubliée la folie, les Floyd sont rentables, et c’est bien ce qui compte le plus.

Commentaires

Un gars très kikoolol ce Roger... :D
Cet album nous avait un peu déçu à l'époque. Nous n'écoutions souvent que Pigs et Sheep. Et puis avec le temps... Dogs, quand même. En revanche, je fais toujours l'impasse sur Pigs On The Wing (1 et 2).

Écrit par : Phil | 04.11.2009

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