31.07.2009
WISH YOU WERE HERE (1975)
Je pourrais vous expliquer, avec des trémolos dans la voix, pourquoi ce disque est si important pour moi. Sorti un an après ma naissance, il a bercé ma vie, mon enfance, et plus encore. Il a sans doute été l’un des déclencheurs de ma passion pour la musique. Pas seulement celle de Pink Floyd, mais celle des grands espaces, celle des lenteurs, celle des sons épurés, et des constructions complexes. Je pourrais vous dire que ma mère mettait ce disque chaque fois qu’elle ne parvenait pas à me calmer et qu’instantanément, je cessais de pleurer, regardant le plafond pour chercher d’où provenaient ces sons qui me transportaient. Je pourrais vous raconter toutes les fois où j’ai écouté ce disque, dans le noir, un casque sur les oreilles, allongé sur ma moquette, me prenant alors pour un bout de chiffon rouge, virevoltant au milieu d’une campagne perdue.
Mais voilà, j’ai décidé de créer ce modeste endroit pour parler objectivement de cette passion qui m’anime malgré moi, et qui s’inscrit dans mes gènes chaque jour un peu plus. Car on peut parler du bon goût, de la modernité, et de toutes ces choses qui font que les Floyd sont au moins aussi détestés qu’ils sont aimés, mais lorsque quelque chose est ancrée en vous, il n’y a rien à faire pour s’en départir. D’ailleurs, faut-il encore en avoir la volonté. J’aime ce groupe, je le revendique, et je le vis plutôt bien. A cette époque, le groupe est un monstre. Les membres ont vendu des disques par milliers, et continuent encore. Ils remplissent des stades de fans qui ne viennent presque plus les écouter, mais déjà les voir. Il est maintenant très loin le temps des petits clubs enfumés qui sentaient bon l’underground. Après la folie Dark Side Of The Moon, le groupe prend une pause de six mois, où chacun va vaquer à des occupations parallèles. Gilmour découvre Bush (la chanteuse, pas le Président, bande de plaisantins !) et Mason produit l’album de Wyatt. Malgré tout, le groupe entre enfin en studio, mais cette fois, avec une pression qu’il n’avait jamais connu. Il faut maintenant vendre des disques. Beaucoup.
Les premières séances de Studio démarrèrent sans la moindre matière sonore. En effet, après Dark Side, le groupe n’avait plus la moindre chanson. Le groupe commença donc un travail de composition entièrement collectif, pour la première fois depuis Meddle, mais aussi pour la dernière fois. D’ailleurs, ils reprirent quelques temps l’idée de faire de la musique sans le moindre instrument, mais le projet fût rapidement abandonné devant l’ampleur de la tâche. De cette expérience où le groupe sciait du bois, plantait des haches, tirait des élastiques ou vidait des aérosols, le groupe ne retiendra rien ou presque. Le groupe manque alors de motivation, et chacun semble s’ennuyer ferme. Les membres jouent avec des verres remplis à différents niveaux, créant ainsi des harmonies en frottant les bords. Ce sera le début véritable de la session. D’ailleurs, ce procédé sera gardé jusqu’à l’enregistrement. Gilmour trouvera une phase de guitare mélancolique et douce qui lancera définitivement le premier morceau. Entre temps, le groupe repart en tournées, qu’il souhaite de plus en plus courtes, pour s’occuper des familles, mais aussi parce que la cohésion du groupe s’effrite de plus en plus. Les membres rôdent pourtant, comme à leur habitude, de nouveaux morceaux sur scène, dont certains trouveront leur place plus tard, sur Animals. Alternant scènes et studio, les membres fatiguent et peinent parfois à se supporter. Par ailleurs, un facteur aggravant fait alors son apparition : le partage des richesses. Dark Side Of The Moon engrange des bénéfices colossaux et chacun veut sa part du gâteau, mais dans la tête de chacun, la part à laquelle il a droit n’est pas forcément la même que celle du voisin. Ajoutés à cela des problèmes techniques liés aux grandeurs des scènes, rendant les concerts parfois inaudibles, et parfois catastrophiques, et des problèmes de solitude (en effet, les enregistrements multipistes sont certes pratiques, mais chaque musicien se retrouve seul dans une cabine face à son instrument…), l’ambiance devient chaque jour un peu plus morose.
Le thème de l’album va d’ailleurs s’imposer plus ou moins tout seul. Ce sera l’absence dans son ensemble.
« Shine On You Crazy Diamond » ouvre donc l’album. L’intro est construite avec des verres remplis d’eau, sur lesquels on a passé un doigt.

Ensuite, tout est mixé ensemble, en groupe d’accords sur un seize pistes de sorte que chaque manette de la console contrôle un accord. L’harmonica de verre reproduit cet effet à merveille, mais le groupe n’utilisera pas cet instrument. Gilmour entre alors en scène avec ce fameux solo de guitare, sans doute l’un des plus beaux du groupe, et porte littéralement le morceau à bout de bras. A l’époque, David Gilmour est sans doute le musicien le plus important du groupe. Omniprésent dans le jeu mais aussi dans le chant, il crée presque à lui seul le fameux « son Pink Floyd ». Bien sûr, le soutien de Rick Wright est des plus importants. Le morceau est initialement prévu pour durer toute une face, mais sera finalement scindé en deux parties. Ensuite, Gilmour crée une sorte de cassure qui amène la rythmique dans un riff un peu étrange rappelant le tintement d’une cloche. La batterie fait lentement son apparition et laisse enfin le morceau démarrer totalement. Gilmour amène un nouveau solo tout aussi brillant que le premier, puis c’est au tour de Wright de poser quelques notes, plus discrètes. La partie chant intervient enfin, et fait ouvertement référence une fois de plus à Syd Barrett. Il s’agit d’une des nombreuses interventions extérieures sur l’album. Un jour, Nick Mason croise un gros type chauve, avec l’air ahuri dans les couloirs du studio. Il demande à Gilmour de qui il s’agit qui lui répond qu’il s’agit de Syd Barrett. Méconnaissable et semblant avoir définitivement quitté le monde de la raison. Le groupe, ébahi par sa présence, lui passe la bande du morceau sur lequel il travaille, il s’agit alors de Shine On. Barrett trouve que ce qu’il entend sonne vieillissant… Plus tard, il discute avec Mason qui lui demande comment il va. « Cà va, j’ai un frigo, avec de la viande dedans, mais je suis obligé d’en racheter car elle n’arrête pas de moisir… ». Enfin, il demandera si quelqu’un peu le ramener. Barrett repart aussi étrangement qu’il est apparu. Son passage fantomatique laissera des traces sur l’album, notamment sur les paroles de Shine On, fortement influencées par son personnage énigmatique. La mélodie accrocheuse du morceau en fait l’une des plus belles réussites du disque même si le morceau aurait gagné en concision, notamment dans sa seconde partie. Le morceau se termine sur un solo de saxophone de Dick Parry, maintenant habitué du groupe, qui, en 2009, sonne un peu kitch. Pourtant, il amène une sorte de légèreté à un morceau magnifique mais empreint d’une morosité très appuyée. Le titre est marqué par la présence (au moins pendant l’enregistrement) des deux violonistes Menuhin et Grappelli. Grappelli accepta de jouer sur le titre, Menuhin préféra le regarder et l’écouter. A ce sujet, l’histoire propose deux théories, l’une affirmant que l’on entend Grappelli jouer sur Shine On You Crazy Diamond, l’autre qui suppose que les bandes sont restées dans les cartons. Qui croire ? A vrai dire, peu importe. Ce qui est sûre, c’est qu’il est difficile de dire, à l’oreille, s’il y a ou non un violon sur le titre.
« Welcome to the machine » démarre dans le souffle d’une brise, et d’un bruit de machine qui ressemble à un ascenseur. Un morceau dominé par les synthétiseurs et la guitare acoustique ou Mason n’intervient pas, et où le rôle de Waters est très diminué. D’ailleurs, outre les textes, qu’il écrit maintenant intégralement, et ce depuis l’expérience Dark Side of the Moon, Waters se fait discret sur cet album. Il chante très peu, et son jeu de basse est particulièrement transparent. Gilmour crie plus qu’il ne chante sur ce morceau volontairement agressif. C’est le titre qui a le plus mal vieilli, notamment à cause des sons de synthés particulièrement datés. Il se termine comme il a commencé, sur un bruit d’ascenseur qui s’ouvre sur une pièce avec une foule en train de discuter.
« Have a cigar » ouvre la seconde face avec un ton résolument rock. Un riff de guitare soutenu par la basse de Waters donne le ton, suivi de près par les synthés de Wright. A l’origine, Waters devait chanter ce titre, mais il connaît alors des problèmes de voix. En effet, ce n’est pas un secret, Waters a des capacités vocales limitées, et il ne parvient pas à tenir la note sur le titre. Quelqu’un suggère alors de demander la participation de Roy Harper, un ami du groupe, qui enregistre à côté. En secret, Waters espère que les autres insisteront pour qu’il chante, mais tout le monde est emballé par l’idée. Roy Harper accepte avec plaisir et se fond finalement très bien dans l’univers du Floyd avec une performance tout en force qui colle parfaitement à la rudesse du morceau et à l’âpreté du solo de guitare de Gilmour, décidemment très bavard sur ce disque.
La rumeur dit également que Grappelli chante sur la fin du morceau, mais même en tendant l’oreille…. Le titre fait directement référence aux gros pontes de l’industrie de disque et de leurs méthodes douteuses pour faire fonctionner un bizness! Le morceau se termine brutalement, comme si l’on changeait une station de radio, et la fin du titre est filtrée pour renforcer cette impression et pour glisser plus facilement sur le titre suivant.
« Wish you were here » qui donne son titre à l’album est sans conteste une grande réussite. Sans doute l’une des plus belles compositions de Gilmour. Ballade acoustique qui s’ouvre sur un gimmick limite folk, la chanson possède une mélodie qui s’incruste en quelques secondes dans votre oreille, et ne vous lâche plus. Une fois de plus, Waters fait référence à Barrett, même si la chanson peut être interprétée comme une chanson sur les relations amoureuses. Au fil du temps, ce titre s’est imposé comme étant un des classiques du groupe. Gilmour y chante magnifiquement bien, et chaque instrument trouve une place pertinente sans jamais prendre le dessus. Le fade out de fin ramène la brise qui annonce la seconde partie de « Shine on You Crazy Diamond ». Outre le fait d’avoir scindé le morceau en deux parties, la construction n’est pas sans rappeler Echoes, dans une certaine mesure. La seconde partie débute sur un rythme chaloupé et légèrement bluesy, et se transforme peu à peu en quelque chose d’un peu plus agressif avec le solo de guitare, doublé, voire triplé, qui semble vouloir pousser les murs pour exister. Le morceau retombe alors sur ses pattes en reprenant le thème central sur lequel on l’avait laissé lors de la première partie. Ensuite, après quelques secondes en suspens, le titre navigue sur quelques arpèges qui amènent une partie jazz rock qui, pour le coup, a un peu vieilli, encore une fois, à cause des sonorités utilisées. Malgré tout, l’ensemble s’écoute facilement, avec un brin de nostalgie, comme on regarde des photos d’une jeunesse passée en se disant « ah oui, c’est vrai qu’à l’époque, on portait çà…. ». Le final laisse enfin la place à Richard Wright qui pendant trois minutes et demi va enfin pouvoir s’exprimer seul ou presque. Des nappes de synthés s’entremêlent, soutenue par une batterie légère et un piano qui martèle les accords pour mieux marquer la rythmique. Cette partie n’est pas sans rappeler certains passages de son album solo « Wet Dreams » qui reprendra souvent ce schéma. C’est lui qui a le mot de la fin sur un disque marqué par une morosité et une mélancolie affichées. Le groupe va mal, il le sait. A l’époque, il est surtout concerné par des effets de scène toujours plus grandiloquents, comme le passage de deux avions « Spitfire » juste au dessus de la foule pendant un concert, ou une pyramide gonflable géante qui, un soir de tempête, finira écrasée sur le parking d’à côté. Le groupe est au bord de la rupture, et s’enlise de plus en plus dans une relation conflictuelle, ce qui ne sera pas sans effet sur leur musique à venir.

Le disque, sorti en 1975, connaît un bon succès et se place numéro un des ventes un peu partout. Bien entendu, ils n’en vendront pas 40 millions, mais Le Floyd est devenu une entreprise rentable en termes de ventes, cela suffit à faire le bonheur de leur maison de disques.
La première édition contenait une pochette avec le fameux foulard rouge, l’homme en flamme qui sert la main à un autre homme, l’homme qui plonge, puis qui nage dans le sable, ainsi que l’homme invisible qui tient un exemplaire bleu de l’album, et une carte postale. Le tout était emballé dans une pochette noire (uniquement pour la première édition), qu’il fallait découper pour ouvrir. Au milieu, un rond avec une poignée de mains de robots.
Il y a eu plusieurs éditions couleurs du disque, et plusieurs rééditions CD, reprenant la pochette noire, ou la pochette avec l’homme en flamme selon les éditions. Il faudra attendre le coffret « Oh by the way » pour retrouver la pochette en plastique noir d’origine. Cet album est sans doute le disque que j’ai le plus écouté dans ma vie, et encore aujourd’hui, malgré ses défauts, je l’aime toujours autant.
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17.07.2009
DARK SIDE OF THE MOON (1973)
A bien des titres, Dark Side Of The Moon est sans doute l’album le plus important des Pink Floyd. En termes de ventes, évidemment, puisqu’il totalise quelques 40 millions d’albums vendus, et possède le record de longévité de présence au sein des charts américains (14 ans avec une interruption d’une semaine, c’est plutôt pas mal). En termes de progression également. Progression créative, car c’est sans doute l’effort le plus collectif du groupe, le plus soigné, le plus recherché également. Progression technique, car on se rend compte à l’écoute du disque que tout, absolument tout est maîtrisé. C’est aussi l’album qui créé le plus la polémique. Il y a ceux qui ont aimé le Floyd le temps du premier album, ceux qui ont aimé le Floyd jusqu’à Dark Side Of the Moon et ceux qui considèrent que Dark Side Of the Moon est le chef d’œuvre absolu du groupe. A vrai dire, tout ce beau monde a raison et tort à la fois. Le groupe amène, à chaque album un regard neuf sur sa musique.
Qu’on aime ou pas, on ne peut pas comparer le Floyd de 1967 avec celui de 1973, ni avec celui de 1979 ou de 1987. Bref, changeant de leader à chaque décennie ou presque, et donc de façon de faire et de composer, la musique du groupe va évoluer en permanence. Bonne ou mauvaise chose, ce n’est plus qu’une affaire de goût.
Mais revenons-en à cette année 1972. Course effrénée faite de concerts, la vie du Floyd s’articule essentiellement autour des projets musicaux. C’est alors un groupe sorti de l’underground qui connaît un succès relatif, mais reconnu des connaisseurs. A cette époque, le groupe possède quelques ébauches musicales, et pense enfin à ce qui va succéder à Meddle. C’est dans la cuisine de Mason que les premières idées fusent. Qu’est-ce qui nous rend fous ? L’argent, l’amour, la solitude, la mort, la religion, les problèmes sociaux… Ces petits thèmes vont être mis ensemble sous un grand thème directeur, la folie. Pas forcément dans le sens de l’aliénation, mais plutôt dans tout ce qui peut nous faire perdre la tête. Très vite, fait rarissime, les rôles se partagent avec précision. Waters écrira les textes, et s’occupera, avec Mason, de la cohérence du thème sur la longueur de l’album d’un point de vue conceptuel. Le mot est lâché. Il s’agit là du premier album concept du groupe. Un disque qui, musicalement suit, une ligne directrice du début à la fin, le tout soutenu par des textes cohérents dans un emballage englobant l’ensemble. Gilmour et Wright sont eux chargés de la texture musicale. Bizarrement, les Floyd ont toujours été considérés comme un groupe à concept alors que si l’on se penche sur leur discographie, il y a en tout et pour tout 5 disques « conceptuels ».
Ils disposent de six semaines avant de partir en tournée, et souhaitent présenter au public une première ébauche de ce nouvel album. Ils décident donc de partir à la campagne pour s’éloigner de tout et de tout le monde. Les choses vont alors très vite, l’ambiance au sein du groupe est radieuse, et surtout, chacun va dans la même direction.
Des bribes d’anciens morceaux, notamment des sessions de « Zabriskie Point » sont repris pour les développer, d’autres sont créées de toute pièce, enfin, certains morceaux existants plus ou moins bien sur scène depuis quelques temps prennent une nouvelle forme en studio. Les Floyd jouissent des Studios d’Abbey Road et de la sonothèque comme bon leur semblent, ce qui leur donne le temps nécessaire à l’élaboration d’un disque pensé dans sa moindre minute. C’est d’ailleurs peut-être ce qui va agacer beaucoup d’auditeurs. Une musique chronométrée, maîtrisée, et (trop ?) réfléchie.
Le groupe part donc en tournée avec ce nouveau matériel, et organise une tournée mondiale avec un light-show à leur démesure. La logistique prend des proportions gigantesques, et devant cet armada de camions, de consoles (ils disposent alors de l’une des premières consoles 28 pistes et de l’Azimuth Coordinator Quadriphonique), d’instruments et de personnel, Rick Wright se pose un instant en se disant que tout ce qu’il fait dans cette foutue organisation, c’est jouer de l’orgue. Certains titres sont encore à l’état d’ébauche, comme « On the run », qui est alors une improvisation jazz, ou « Great gig in the sky » appelé « The mortality sequence » qui est un instrumental où des passages de la bible sont lus. « Brain damage » est une chute de l’époque Meddle ». Le succès grandit alors peu à peu et les salles sont de plus en plus grandes, malgré de nombreux problèmes techniques liés au gigantisme de cette entreprise.
L’épisode « Obscured By Clouds » arrive au beau milieu de cette intense passe créative, comme une bouffée d’air frais entre deux enregistrements. Car, l’enregistrement, justement, commence à peser et devant la complexité des morceaux et de leur réalisation, le groupe fait appel à Alan Parsons, ingénieur du son chez EMI, et qui avait déjà travaillé avec eux sur « Atom Heart Mother ».

L’arrivée de Parson va s’avérer des plus bénéfiques. Enthousiaste et jamais à court d’idées, il va apporter des améliorations et des suggestions à l’ensemble qui vont briller par leur originalité.
L’album a pour titre « The lunatic », dans un premier temps, extrait de la dernière chanson de l’album, puis ensuite, ce sera « Dark Side of The Moon », tiré de la même chanson. Le groupe « Medicine Heads » avait également appelé son album de l’époque comme çà, ce qui posa problème, mais leur album n’ayant eu aucun succès, les Floyd purent donc disposer du titre.
Le groupe travaille alors sur chaque titre, l’un après l’autre, ne s’arrêtant que lorsque la chanson paraît totalement terminée.
« Speak To Me » est conçu comme une introduction, une mise en bouche. Nick Mason créé alors une sorte de mix de tout ce qui va suivre, mélengeant extraits de chansons et de bruitages. L’intro est une reproduction d’un battement cardiaque, ce qui clôturera également l’album. A l’origine, le groupe avait utilisé un véritable battement de cœur, mais celui-ci étant trop sec, trop rapide, et jugé oppressant, le groupe préféra en créer un de toutes pièces. Une grosse caisse capitonnée, et une mailloche furent utilisées pour reproduire, de façon très réaliste, le battement d’un cœur (un peu lent, 72 battements minute…). Une note de piano fut maintenue durant une minute, puis passée à l’envers afin de donner cette sensation de lente montée qui servait de transition à « Breathe ». Ce titre, à l’origine formait un seul bloc, mais il sera finalement scindé en deux, comme un rappel à la fin du morceau suivant. Ce que l’on note rarement dans ce disque, c’est le silence qu’il y a parfois entre les notes, et la lenteur d’exécution, qui donnent cette sensation de douce mélopée. Gilmour mêle sur ce titre des arpèges joués avec un léger chorus sur la guitare, des notes sur Steel Guitar, instrument habituellement utilisé dans la country, et accords en apesanteur. Sa voix est doublée, avec un léger effet qui la ralentit pour ajouter de la profondeur. D’ailleurs, le procédé est repris sur l’ensemble du disque. Il y a en effet de nombreux instruments qui sont doublés, et qui ne jouent pas systématiquement la même chose. La basse de Waters, par exemple, joue deux partitions sur certains titres. L’orgue de Wright, omniprésent sur ce disque, offre une nappe voluptueuse à l’ensemble, et affirme le rôle du musicien qui ne jouera et ne composera jamais aussi bien que sur ce disque. Les accords de transition qui servent de pont au morceau sont tirés d’un morceau de l’album de « Kind Of Blue » de Miles Davis, rappelant ainsi que l’organiste du groupe est avant tout issu du jazz. D’une manière générale, il est évident que les musiciens sont alors en osmose totale, et œuvrent ensemble pour une cause commune. « On the Run » est sans aucun doute le titre le plus retravaillé en studio. Sur scène, le groupe jouait une sorte d’interlude jazzy durant parfois 6 à 7 minutes appelé alors « The Travel Section », et pas forcément époustouflant. Il ne reste plus grand-chose de ce passage, car le groupe utilise cet espace pour expérimenter de nouveaux « instruments ». Le « Synth EA » est considéré comme étant le premier séquenceur, allié à une batterie d’oscillateurs et sur lequel Waters et Gilmour vont jouer des heures durant, expérimentant toutes les possibilités de leur nouveau jouet. Huit notes sont jouées pour être ensuite accélérées, et filtrées. Le groupe ajoute alors une série de bruits comme des pas, un cœur qui bat, et reproduisent des sons de voiture grâce au synthétiseur VCS. Ce qui ressemble au passage d’un train est un fait plusieurs cordes de guitares sur lesquelles Gilmour glisse un pied de micro, puis la bande est passée à l’envers. La tension monte sans cesse sur ce morceau relativement expérimental pour l’époque, et sur une musique dédiée au grand public. Une explosion survient alors, annonçant la suite. C’est Alan Parsons qui eut l’idée d’amener une démo d’enregistrement quadriphonique faite deux mois auparavant dans une horlogerie. Le rotatum qui lance la cadence laisse l’espace nécessaire à Mason pour distiller une sorte de solo sur des peaux tendues alors que Wright glisse quelques notes de clavier. Ce qui surprend le plus dans l’intro de ce titre, c’est la lenteur, et le silence. En effet, à chaque seconde, l’auditeur se demande quand le morceau va vraiment débuter. D’ailleurs, alors que l’ensemble de l’album est très chargé, notamment en bruitage, on peut tout de même remarquer qu’une grande place est faite à l’espace et au silence, notamment au cours de ce morceau et de « Us and Them » qui intervient plus tard. Le morceau démarre vraiment enfin, sur un mélange des voix de Wright et Gilmour qui se marient, comme toujours, à merveille. Les chœurs féminins, qui ajoutent une touche soul au morceau, sont eux aussi doublés puis ralentis, donnant toujours cette profondeur de champ qui retranscrit encore ce besoin d’espace, mais cette fois, non plus en termes de temps, mais en termes d’espace physique. Rappelons que les Floyd sortent d’une école d’architecture et leur travail en est toujours plus ou moins teinté. Le solo de Gilmour, qui a vu le jour en live, est lui aussi doublé, mais cette fois à deux reprises, sans copie. Il joue donc la même chose à plusieurs reprises, essayant à chaque fois de coller au mieux à la prise précédente. Le thème du morceau est venu d’une prise de conscience de Waters qui a été élevé par sa mère dans l’idée que l’enfance et l’adolescence sont fait uniquement pour te préparer à la vie d’adulte qui est le véritable point de départ. « Time », qui parle du fait que la vie s’écoule toujours, et qu’elle commence le jour de la naissance, s’enchaîne ensuite sur une reprise de « Breathe », pour mieux amener « The great gig in the sky ». Ce titre qui devait être un instrumental a été entièrement composé par Wright. Un beau morceau de piano, à peine rehaussé par une partie de Steel Guitar. C’est Parsons qui a l’idée de faire appel à Clare Torry pour effectuer une performance vocale assez époustouflante. Elle entra en studio sans savoir quoi faire, Gilmour et Wright lui demandèrent alors de penser à la mort et à l’horreur. Elle improvisa donc un solo, et ressortit de la cabine dépitée et gênée pensant avoir fait quelque chose de très mauvais, mais les membres du groupe étaient ravis. Pour l’anecdote, en 2004, Clare Torry fit un procès au groupe, et fût finalement considérée comme co-auteur du morceau, et donc rémunérée comme il se doit.
Le morceau le plus célèbre de l’album, et sans doute du groupe, est aussi celui qui fait le plus débat. « Money », tube en devenir, va sortir en 45 tours et va aider à toucher un public bien plus large. Ce morceau sera considéré par les fans les plus obtus comme trop commercial, ce qui provoquera l’abandon définitif de certains d’entre eux. A l’époque, l’album se vend bien, mais ne cartonne pas, notamment au Etats-Unis où le groupe fait pourtant salle comble. La maison de disques américaine n’assure pas une promotion à la hauteur de l’évènement. Bhaskar Menon, fraîchement nommé directeur de Capitol Records, maison de disques américaine du groupe entend dire que Les Floyd souhaite changer de Maison de disques pour manque de promotion. Il parvient à les persuader de lui laisser le disque, et lance une campagne de promotion totalement exceptionnelle pour une telle structure. Bingo ! Les ventes commencent à exploser, mais Bhaskar Menon explique au groupe que pour passer à la vitesse supérieure, il faut un 45 tours. Ce sera « Money » dont le thème parle de lui-même. Et pourtant, ce morceau n’a rien d’un standard. Basé sur un riff blues en 7 temps, il change de mesure en son milieu, en repassant en 4 temps, plus habituel dans le monde du rock pour le solo de Gilmour, et repartir à nouveau sur une mesure en 7 temps. L’intro de la caisse enregistreuse fût un véritable casse tête. Ce qui, aujourd’hui serait fait en quelques clics sur ordinateur, demandait des heures de boulot. Il s’agit là d’une des premières fois où un groupe enregistre de la musique sur une séquence mise en boucle, et en rythme de surcroît. Waters va donc fabriquer, au sens propre, une bande, faite de 7 petits bouts de bande avec des sons de pièces jetées dans un plat en métal ou des feuilles déchirées près d’un micro, reproduisant ainsi la caisse enregistreuse. Collée bout à bout, la bande est tendue à travers le studio, tenue par le magnétophone d’un côté, et Alan Parsons de l’autre, le groupe jouant par-dessus en synchronisation. L’élément qui perturbera le plus les fans, c’est le saxo de Dick Parry, saxophoniste jazz que Gilmour connaît depuis l’adolescence. En effet, déjà à l’époque, il sonnait un brin kitsch, et plus encore aujourd’hui. C’est probablement le morceau que j’aime le moins sur l’album, peut-être trop souvent entendu, mais la présence du saxophone a tendance à me hérisser le poil. Toujours est-il que le 45 tours va cartonner, et à partir de ce moment, le disque ne va plus cesser de se vendre.
« Us and them », issu des sessions de Zabriskie point, parle de l’incapacité de la race humaine à être humaine et à vivre ensemble. C’est un titre, à nouveau de Wright, qui, lui aussi laisse beaucoup d’espace, et permet de souffler un peu après l’épisode de « Money ». Pourtant, la présence une nouvelle fois du Saxophone peut déranger. Les voix de Gilmour et Wright se marient à nouveau à la perfection quant à Mason, il fait preuve d’une sobriété qui donne une légèreté à ce titre tout de même très beau. « Any Colour You Like » sert d’intermède. Malgré une rythmique qui groove un peu, le titre apparaît anecdotique, presque transparent, tant les autres sont marquants. Rapidement envahi par les synthétiseurs truffés d’écho, le titre s’offre un break de Gilmour qui se lance dans un solo étrange et tordu, joué en multipistes, donnant l’impression d’une certaine nervosité dans un morceau qui se veut transition.
Il est alors temps de conclure. « Brain Damage » s’enchaîne tout de suite, comme un point de rupture, cassant le rythme et la ligne mélodique. Le titre parle de cette idée que l’on laisse pousser du gazon dans des endroits pour mieux en interdire l’accès. Aussi, l’envie de marcher dessus est-elle une folie ? Pourtant, « The Lunatic » semble faire directement référence à Syd Barrett. Après tout, un album sur la folie pouvait-il se passer sans évoquer le premier leader du groupe. La chose n’échappera pas à Syd Barrett qui assistera, médusé, à un concert du Floyd et s’apercevant que son ancien compagnon parle ouvertement de lui. Enfin, « Eclipse » morceau final, lui aussi énormément modifié par rapport à la version donnée en concert, clôt l’album en reprenant l’ensemble des thèmes à son compte, et en exposant tous les paradoxes qui peuvent rendre fous. Les chœurs soul refont surface pour un final explosif où l’on peu entendre des bribes de conversations glanées par Rick Wright et que l’on retrouve tout au long de l’album. L’idée de départ était de présenter des cartes avec des questions du genre « Quand avez-vous été violent pour la dernière fois ? », « Avez-vous eu raison ? ». Rick Wright interrogea des roadies, le gardien des Studios, des techniciens, mais également Paul et Linda Mc Cartney et le guitariste des Wings qui enregistraient à côté. Finalement, les voix de Paul et Linda ne seront pas gardées. Le disque se termine comme il avait commencé, sur les battements de cœur. Je vous fais grâce du travail de production qui suivit l’enregistrement, les consoles n’étant pas, à l’époque, automatisées, il fallait être une dizaine derrière les mélangeurs lors de l’enregistrement de la bande mère, au risque de tout recommencer si l’un des mélangeurs n’était pas bougé au bon moment… Quand à la pochette, elle fut choisie d’une seule voix par les membres du groupe.
Le groupe va vendre son disque par camions. Pourquoi ? Comme toujours, c’est la grande inconnue. Pourquoi celui-ci, à ce moment ? En 2009, il apparaît comme étant un peu daté. Personne ne compose plus de cette manière, en enchaînant ainsi les titres, et concevant un disque comme une idée globale. Les solos de guitare sont passés de mode, et les longues intro aussi. Il faut que tout soit bâclé en 4 minutes maxi, formaté et bien rempli. Pourtant, ce disque a tout de même bien résisté à l’épreuve du temps, notamment grâce à une production impeccable. Mais la production de ce disque l’a également aidé à le « ringardiser ». A une époque, on ne pouvait plus acheter une chaîne hi-fi chez Darty sans que l’on vous passe « Dark Side of The Moon » pour la démontration, sortant ainsi le disque d’un contexte global nécessaire à l’écoute. Qu’on le veuille ou non, ce disque a marqué l’histoire du rock. Pour certains, d’une très belle manière, pour d’autres, de la pire qui soit. Personnellement, ce disque a marqué mon enfance, ma façon d’écouter et d’aborder la musque. Ce fût le premier album que j’ai acheté, vers 5 ans. Bref, s’il n’est pas mon album préféré, et de loin, il reste à mes yeux un album très important pour le groupe et pour le monde de la musique.
On ne compte plus les différentes éditions, LP couleur, CD, SACD, Picture disc et tout autre format. On peut donc noter l’édition CD remasterisée pour les 30 ans de l’album. Il existe aussi une version démo de l’album, trouvable sur le net, ainsi qu’une version Live de très bonne qualité, et également une version qui propose un mix différent, refusé à l’époque. Tout cela fera l’objet d’une future note.

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